Par Simon Vézina
Plus d’un billion de dollars viennent d’être injectés en vain et sur le dos des contribuables américains par la réserve fédérale pour « sauver » le système bancaire de manière plus que douteuse par l’homme de Goldman Sachs, le président de la réserve fédérale Paulson. En vain, car derrière l’arbre de la crise immobilière et les « swaps », se cache la forêt des produits dérivés qui représentent plus de 650 billions selon la Banque des règlements internationaux (hypothèse très conservatrice selon plusieurs), plus de 23 fois la production totale de la planète, qui sont impayables; reconnaître ces « dettes » et vouloir les payer, c’est plonger assurément le monde dans une hyperinflation du type de Weimar en Allemagne en 1923. De même, vouloir continuer à exiger le paiement de la dette des pays en voie de développement, déjà payée plusieurs fois et une demande souvent illégitime, sommes toutes dérisoires à la vue des sommes colossales mise à la disponibilité de la racaille financière par les gouvernements, c’est privé les possibilités de développement dans ces pays et condamner à la mort prématuré des millions de vies humaines. Pour en savoir plus, j’ai interviewé Damien Millet, président de la branche française du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM).
S. Vézina : Le CADTM demande l’annulation de la dette publique des pays du tiers-monde et d’abandonner définitivement les politiques dites d’ « ajustement structurel » imposées par le Fonds monétaire international (FMI). Certains rétorquent qu’il est immoral de ne pas payer sa dette en plus de parler du mauvais impact que ça aurait sur les créditeurs occidentaux qui ont prêté en toute bonne foi à ces pays. Que répondez-vous à cela?
D. Millet : Le remboursement d’un prêt contracté dans des conditions régulières et raisonnables est quelque chose de moralement exigible. Mais dans le cas de la crise actuelle de la dette qui touche de plein fouet les pays en développement (PED), le cadre est tout autre. Cette obligation morale de rembourser, qui existe habituellement, tombe dès lors que le piège se referme au début des années 1980 et annihile tout espoir de développement. Il ne s’agit nullement de s’affranchir d’une obligation légitime, mais de tenir compte des mécanismes de domination, du pillage et de la misère que subissent les PED, pour exiger une mesure de justice.
Le système mis en place par les États les plus industrialisés grâce au FMI et à la Banque mondiale a assuré leur domination sur les PED. La dette est un des centres nerveux. Le remboursement de la dette est un obstacle essentiel à la satisfaction des besoins humains fondamentaux, comme l’accès à l’eau potable, à une alimentation décente, à des soins de santé essentiels, à l’éducation primaire, à un logement correct, à des infrastructures satisfaisantes. La satisfaction de ces besoins doit primer sur toute autre considération, géopolitique ou financière. Sur un plan moral, les droits des créanciers, rentiers ou spéculateurs ne font pas le poids par rapport aux droits fondamentaux de six milliards de personnes. Ce qui est immoral, c’est de demander aux PED de consacrer leurs maigres ressources au remboursement de créanciers aisés (qu’ils soient du Nord ou du Sud) plutôt qu’à la satisfaction de ces besoins fondamentaux.
La dette est immorale car elle a été contractée très souvent par des régimes non démocratiques, qui n’ont pas utilisé les sommes reçues dans l’intérêt de leurs populations, et ont souvent organisé des détournements massifs d’argent, avec l’accord tacite ou actif des États du Nord, de la Banque mondiale et du FMI. Les créanciers ont largement profité de la dette et ont prêté en connaissance de cause à des régimes souvent corrompus. Ils ne sont pas en droit d’exiger des peuples qu’ils remboursent. Jubilé Sud a raison de proclamer : « Nous ne devons rien, nous ne payons rien. »
S. Vézina : Pour comprendre votre revendication principale, pouvez-vous nous expliquer l’origine des dettes du pays du tiers-monde ?
D. Millet : Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont mis en place le plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe. Ils ont investi massivement dans l’économie européenne pour l’aider à se remettre debout et les pays européens sont redevenus très vite des partenaires commerciaux privilégiés. De plus en plus de dollars se sont mis à circuler à travers le monde, et les autorités américaines ont tenté de freiner les demandes de conversion de dollars en or (qui était possible avant 1971), pour ne pas assécher leurs coffres-forts. Elles ont encouragé alors les investissements des entreprises américaines à l’étranger, pour éviter le retour des dollars en excès et une flambée de l’inflation. Voilà pourquoi dans les années 1960, les banques occidentales regorgeaient de dollars (les « eurodollars »). Elles les ont prêtés alors à des conditions avantageuses aux pays du Sud, notamment les États asiatiques et africains nouvellement indépendants et les pays d’Amérique latine en phase d’industrialisation. À partir de 1973, la forte augmentation du prix du pétrole a apporté des revenus confortables aux pays exportateurs, notamment aux émirs du Golfe, qui les ont placés à leur tour dans les banques occidentales. Les banques ont proposé ces « pétrodollars » aux pays du Sud, à des taux d’intérêt faibles pour les inciter à emprunter.
Se sont ajoutés à cela les prêts des États du Nord qui, à partir de 1973-1975, ont été touchés par la première récession généralisée depuis la Seconde Guerre mondiale. Les marchandises produites au Nord ont eu du mal à trouver preneur. Les pays riches ont décidé alors de distribuer du pouvoir d’achat au Sud, afin de l’inciter à acheter leurs marchandises. D’où des prêts d’État à État, souvent sous forme de crédits d’exportations : c’est l’aide liée. En gros, je te prête 10 millions de dollars à bas taux, à condition que tu m’achètes pour 10 millions de dollars de marchandises…
De son côté, la Banque mondiale a accru considérablement ses prêts aux pays du Tiers-Monde à partir de 1968, sous la présidence de l’Américain Robert McNamara, ancien secrétaire à la Défense durant la guerre du Vietnam. Son but est de soutenir les alliés stratégiques des États-Unis, même s’ils ne respectent pas les droits de l’Homme et détournent des sommes considérables, comme Mobutu au Zaïre, Pinochet au Chili ou Suharto en Indonésie. De 1968 à 1973, la Banque mondiale a accordé davantage de prêts que pendant toute la période 1945-1968.
Enfin, les gouvernements et les classes dominantes du Sud ont joué durant toute cette période un rôle important : ils ont écouté le chant des sirènes occidentales et se sont engagés sur la voie d’une forte augmentation de l’endettement de leur pays. Ils y ont souvent vu le moyen de renforcer leur pouvoir et de prélever au passage, pour leur compte personnel, des sommes empruntées au nom de l’État.
Jusqu’à la fin des années 1970, l’endettement est resté supportable pour les pays du Sud car les taux d’intérêt étaient faibles et ces prêts leur permettaient de produire davantage, donc d’exporter plus, et de récupérer des devises qui permettaient de rembourser. L’augmentation de la dette extérieure des PED a été exponentielle : multipliée par 11 entre 1968 et 1980, elle est passée de 50 milliards de dollars à 540 milliards de dollars. En 2007, elle s’élève à 3 360 milliards de dollars. Depuis 1970, les PED ont déjà remboursé en tout 7 150 milliards d’Euros à leurs créanciers ! Entre 1985 et 2007, les PED ont remboursé 760 milliards de dollars de plus qu’ils n’ont reçu en nouveaux prêts. C’est l’équivalent de 7,5 fois le plan Marshall, envoyé par les populations du Sud à leurs créanciers !
S. Vézina : En quoi consistent les politiques d’ « ajustement structurel » du FMI et pourquoi sont-elles néfastes selon vous ?
D. Millet : À la fin de l’année 1979, pour sortir de la crise qui les frappe, lutter contre une inflation importante et réaffirmer leur leadership mondial après les échecs cuisants au Vietnam en 1975, en Iran et au Nicaragua en 1979, les États-Unis amorcent un virage ultra-libéral, qui sera poursuivi après l’élection de Ronald Reagan à la présidence. Paul Volcker, le directeur de la Réserve fédérale des États-Unis, décide une forte augmentation des taux d’intérêt américains. Cela signifie pour celui qui possède des capitaux qu’il devient soudain très intéressant de les placer aux États-Unis car il en tirera un meilleur bénéfice. C’est bien là le but de Volcker : attirer les capitaux pour faire baisser l’inflation et relancer la machine économique américaine (notamment par un grand programme militaro-industriel).
Les taux d’intérêt des prêts bancaires accordés aux États du Sud étaient certes faibles, mais variables et liés aux taux anglo-saxons. De l’ordre de 4-5 % dans les années 1970, ils passent à 16-18 %, voire davantage au plus fort de la crise, car la prime de risque devient énorme. Ainsi, du jour au lendemain, les pays du Sud doivent rembourser trois fois plus d’intérêts. Les règles ont été modifiées de façon unilatérale : le « piège » se referme.
De surcroît, les pays du Sud sont confrontés à un autre changement brutal : la baisse des cours des matières premières et des produits agricoles qu’ils exportent. La grande majorité des prêts a été contractée dans des monnaies fortes comme le dollar. Au cours des années 1970, les pays débiteurs doivent donc se procurer de plus en plus de devises pour rembourser leurs créanciers. Ils exportent donc de plus en plus et se font concurrence entre eux sur les mêmes matières premières (café, cacao, coton, sucre, arachide, minerais, pétrole, etc.) alors qu’au Nord, la demande n’a pas augmenté. Cela entraîne une sévère chute des cours.
Le Sud doit donc rembourser davantage en disposant de revenus moindres : il se retrouve alors pris dans l’étau de la dette, incapable de faire face aux échéances de remboursement. La situation se détériore très rapidement. En août 1982, le Mexique est le premier pays à annoncer qu’il n’est plus en mesure de rembourser. D’autres pays très endettés vont suivre. C’est la crise de la dette, qui va ébranler tous les pays du Sud l’un après l’autre. Mais il ne faut pas oublier que les décisions qui ont conduit à cette crise ont été prises au Nord. Bien sûr, la corruption, la mégalomanie et le manque de démocratie au Sud ont constitué bien sûr des facteurs aggravants mais ce ne sont pas eux qui ont déclenché la crise.
C’est alors que le FMI est intervenu. Par décision des gouvernements des pays les plus riches, il a accepté de prêter aux pays en difficultés, non pour améliorer les conditions de vie sur place, mais pour qu’ils puissent faire face aux remboursements. De cette manière, le FMI a sauvé la mise aux prêteurs privés des pays industrialisés.
Ces prêts ont eu une contrepartie importante : les pays concernés ont dû s’engager à suivre la politique économique dictée par le FMI, à travers ses fameuses conditionnalités détaillées dans les « plans d’ajustement structurel ». Même plus besoin d’entretenir une administration et une armée d’occupation sur place comme au temps du colonialisme, la dette crée à elle seule les conditions d’une nouvelle dépendance.
Les mesures imposées par le FMI et les grandes puissances sont bien connues : abandon des subventions aux produits et services de première nécessité (pain, riz, lait, sucre, essence…) ; réduction drastique des dépenses publiques, notamment par des coupes sombres dans les budgets sociaux, le gel de salaires et des licenciements dans la fonction publique ; dévaluation de la monnaie locale ; taux d’intérêt élevés ; développement des exportations au détriment des cultures vivrières ; ouverture totale des marchés par la suppression des barrières douanières et mise en concurrence déloyale des petits producteurs avec les sociétés transnationales ; libéralisation de l’économie, notamment l’abandon du contrôle des mouvements de capitaux et la suppression du contrôle des changes ; fiscalité aggravant les inégalités avec le principe d’une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et la préservation des revenus du capital ; privatisations massives des entreprises publiques et désengagement de l’État.
Privilégiant l’aspect statistique sur l’aspect humain, ces mesures ont eu, et ont encore, des conséquences terribles pour les populations et les économies. Cet échec ne résulte en rien de malchance ou d’incompréhension, mais de l’application délibérée de la politique néolibérale. Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, est très clair : « Le FMI a cessé de servir les intérêts de l’économie mondiale pour servir ceux de la finance mondiale. La libéralisation des marchés financiers n’a peut-être pas contribué à la stabilité économique mondiale, mais elle a bel et bien ouvert d’immenses marchés nouveaux à Wall Street. […] Si l’on examine le FMI comme si son objectif était de servir les intérêts de la communauté financière, on trouve un sens à des actes qui, sans cela, paraîtraient contradictoires et intellectuellement incohérents. »
S. Vézina : Peut-on réellement blâmer le FMI si les pays du Sud acceptent de faire affaire avec ce dernier ? Après tout, ne sont-ils pas libres de refuser son aide avec les conditions qu’ils connaissent ? Et ne sont-ils pas responsables des échecs du développement, tant leurs dirigeants ont été incompétents, corrompus ou tyranniques ?
D. Millet : Il ne s’agit à aucun moment d’opposer Nord et Sud dans leur globalité. Ces mots sont uniquement utilisés pour traduire une réalité géographique : la plupart des décisions se prennent au Nord et ont de lourdes conséquences sur les pays du Sud. Mais à intérieur de chaque région, le mécanisme de domination se reproduit. En bout de course, il s’agit avant tout de l’oppression d’une partie de l’humanité (qui n’est pas localisée exclusivement au Sud) par une autre, bien moins nombreuse mais bien plus puissante. Autrement dit, des intérêts très différents opposent tous ceux qui subissent le système actuel (la grande majorité de la population, au Nord et au Sud) à une poignée d’individus qui en profitent, tant au Nord qu’au Sud. Cette poignée d’individus constitue la classe capitaliste, dont le comportement est mû par la recherche du profit maximum. Voilà le vrai clivage.
Pourquoi des dictatures parviennent-elles à s’installer et à se maintenir en place si longtemps ? Pourquoi les percées démocratiques ont-elles du mal à se consolider quand elles existent ? Pourquoi des dictateurs comme Suharto en Indonésie, Mobutu au Zaïre, Omar Bongo Ondimba au Gabon, Gnassingbé Éyadéma au Togo ou le régime d’apartheid en Afrique du Sud ont-ils pu rester en place pendant plus de trente ans ? Parce qu’ils servent le système en place et sont donc soutenus par les créanciers. Pourquoi tant de coups d’État ont-ils renversé des gouvernements démocratiques, comme celui de Salvador Allende au Chili ou de Patrice Lumumba dans l’ex-Congo belge devenu indépendant ? Parce que ces gouvernements cherchent à s’extraire de ce système. Il arrive même fréquemment que des régimes succédant à des dictatures à la suite d’élections à peu près satisfaisantes continuent de servir la même logique économique. Parfois même, c’est le dictateur lui-même qui, dans un deuxième temps, se faisait élire lors de mascarades électorales, avec l’appui des bailleurs de fonds internationaux, par exemple Idriss Déby Itno au Tchad, Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie, Paul Biya au Cameroun…
Opposer la lutte contre les dictatures et l’annulation de la dette est une erreur grave. En fait, les dictateurs et les corrompus sont renforcés par l’endettement : le soutien des créanciers renforce le pouvoir en place et accroît les opportunités de détournement de fonds. Avec la mondialisation néolibérale, la dette s’accroît, la corruption s’accroît, la misère s’accroît. Ce n’est pas un hasard. Les trois avancent d’un même pas.
Une annulation de dette serait une bonne thérapie préventive pour empêcher une rechute dictatoriale : si une dette odieuse a été contractée par un régime dictatorial et si les créanciers sont privés de son remboursement suite à l’annulation de cette dette après un audit méticuleux, les prêteurs potentiels éviteront à l’avenir de se risquer à octroyer des prêts à des dictatures. Un âne ne bute pas deux fois sur la même pierre. Ce serait là une garantie pour prémunir les PED contre les régimes autoritaires et corrompus puisque, par intérêt personnel, les créanciers seraient enfin devenus vigilants sur la nature des pouvoirs auxquels ils prêtent des fonds.
Par ailleurs, l’expropriation des biens mal acquis est une étape indispensable. Selon nos estimations, en juin 2007, les avoirs déposés par les riches des PED dans les banques du Nord (environ 2 380 milliards de dollars) dépassaient largement la dette extérieure publique des PED (1 350 milliards).
Une partie significative de ces montants correspond à des capitaux accumulés de manière illégale, voire criminelle. S’il est avéré que des détournements ont eu lieu, il faut organiser l’expropriation des biens mal acquis et leur rétrocession aux populations. Les sources de financement occultes seront ainsi coupées, les trésors de guerre des dictateurs confisqués et le clientélisme, privé de moyens, aura vécu.
Même s’il est arrivé que des fonds momentanément saisis soient finalement rendus au dictateur chilien Augusto Pinochet et au président argentin corrompu Carlos Menem, il est arrivé à plusieurs reprises que des biens détournés soient restitués aux peuples ces dernières années. La Suisse, qui constitue l’un des principaux refuges pour l’argent sale de la planète, a déjà accepté de rendre aux pays concernés en tout plus de 1,6 milliard de dollars provenant de comptes bloqués ayant appartenu à des dirigeants étrangers : environ un demi-milliard de dollars détournés par chacun des ex-dictateurs Ferdinand Marcos (Philippines) et Sani Abacha (Nigeria), quelques dizaines de millions de dollars détournés par Alberto Fujimori (Pérou) et Vladimiro Montesinos Torres, l’ancien chef des services secrets péruviens, sans oublier Saddam Hussein (Irak), Nursultan Nasarbáyev (Kazakhstan) et Moussa Traoré (Mali). En juin 2008, elle s’est engagée à remettre au Mexique 74 millions de dollars d’avoirs illicites de Raul Salinas, frère de l’ancien président mexicain Carlos Salinas de Gortari, après 13 ans de bataille judiciaire. Le Royaume-Uni a également rendu au Nigeria quelques fonds dissimulés à Jersey par le même Sani Abacha. Les mobilisations doivent se renforcer pour éviter par exemple que des fonds détournés par la famille Duvalier (Haïti) et par le clan Mobutu (ex-Zaïre) ne soient rendus à leurs familles…
Endettement, corruption et bradage des ressources sont trois éléments d’un même problème. La corruption (par la dette notamment) est l’instrument qui permet de faire accepter à un dirigeant en poste de placer l’économie de son pays sous la tutelle du FMI et du Trésor américain, de la finance et des multinationales du Nord. Alors que la dette profite aux dictatures, l’annulation permet de les remettre en cause fondamentalement.
S. Vézina : Le gouvernement argentin sous la gouverne des Kirchner a non seulement effacé une partie de la dette qu’elle avait, mais a en plus adopté des politiques contraires à celle promue par le FMI. De même, le gouvernement d’Équateur, sous la présidence de Correa, vient tout juste d’annoncer le non-paiement d’une grande partie de la dette, soit 3,8 milliards de dollars, pour cause d’illégitimité. Est-ce une voie à suivre ?
D. Millet : Après un quart de siècle d’accord continu entre le FMI et les autorités (de la dictature militaire entre 1976 et 1983 au gouvernement De la Rua en passant par le régime corrompu de Carlos Menem), l’Argentine a effectivement démontré qu’un pays pouvait arrêter de rembourser la dette de manière prolongée sans que les créanciers ne soient capables d’organiser des représailles. Le FMI, la Banque mondiale, les gouvernements des pays les plus industrialisés, les grands médias avaient annoncé que le chaos s’installerait. Or qu’est-il arrivé ? Loin de sombrer, l’Argentine a commencé à se redresser. Le président élu en mai 2003, Nestor Kirchner, a défié les créanciers privés en leur proposant d’échanger leurs titres contre de nouveaux de moindre valeur. Après de longues négociations achevées en février 2005, 76% d’entre eux ont accepté de renoncer à plus de 60% de la valeur des créances qu’ils détenaient. Là aussi, la fermeté a payé.
Le principe de l’audit est une piste essentielle pour lutter contre la domination par la dette. Il a déjà fait l’objet d’applications concrètes au Brésil et au Pérou, et, depuis 2005, la dynamique semble s’intensifier dans ce domaine. Le Président de l’Équateur, Rafael Correa, a signé en juillet 2007 un décret présidentiel instituant une Commission pour l’audit intégral du crédit public, composée de représentants de l’État mais aussi de mouvements sociaux équatoriens et de réseaux internationaux comme le CADTM, a eu pour mandat d’identifier les dettes illégitimes qui pourraient faire l’objet d’une annulation. Et effectivement, des annonces ont eu lieu récemment dans ce sens.
Mais mis à part quelques cas particuliers, la plupart des gouvernements n’ont pas eu, pour l’instant, la volonté d’aller à l’encontre des politiques néolibérales. Beaucoup d’entre eux sont reliés par de nombreux intérêts aux centres de décision des pays les plus industrialisés. Une partie des présidents actuellement en place notamment en Afrique ont été portés au pouvoir au moment de la guerre froide ou en sont les héritiers directs. Certains sont là parce qu’ils ont contribué à éliminer ou parce qu’ils ont laissé renverser des chefs d’États qui, comme Thomas Sankara, le président du Burkina Faso assassiné en 1987, voulaient engager leur pays sur une voie de développement endogène et de justice sociale. D’autres ont préféré respecter le dogme néolibéral, de peur d’être déstabilisés ou renversés.
Les populations du Sud ne sont jamais consultées sérieusement et sont maintenues soigneusement à l’écart. Pourtant, il est parfaitement possible en tant que gouvernement démocratique de briser la chaîne de l’endettement. Il faut pour cela répudier la dette illégitime sur la base d’un audit de la dette. Le droit international offre des instruments efficaces à un gouvernement du Sud pour refuser la poursuite du paiement d’une dette odieuse ou plus largement illégitime. Encore faut-il être prêt à s’en servir.
Depuis plusieurs siècles, la constitution des rapports de domination Nord/Sud (ainsi que des grandes fortunes au Nord) s’est souvent appuyée sur le pillage des ressources du Sud, l’esclavage et la colonisation. Il est alors tout à fait légitime de demander des réparations financières pour cette exploitation illégitime. La dette financière actuelle est odieuse et les classes dominantes du Nord sont redevables d’une dette historique, humaine, culturelle, sociale, morale et écologique. Pour elles, il est temps désormais de rendre des comptes.
Pour en savoir, consulter le site Internet du CADTM : http://www.cadtm.org/