Par Steve Lamarche
«Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle.»
- Noam Chomsky, tel que cité à l’endos du Petit cours d’autodéfense intellectuelle, de Normand Baillargeon.
Quand hier porte encore les élans de demain, et qu’aujourd’hui se retrouve dans le marasme, il est parfois d’une nécessaire logique de reprendre certains éléments du passé, de les affiner et de les remettre sous les yeux des vaincus. Dans cette optique déconstructive à souhait, un indigent impoli mais pertinent individu a déclaré : «c’est d’une certitude absolue que les ondes des micros-machines donnent le cancer : celui de l’inaction, du crétinisme enculatoire.»
Certains et certaines d’entre vous ont déjà vu cette phrase, d’autre l’ont lue, et un nombre encore plus restreint l’a peut-être comprise. J’avoue devant la plus grande apathie de tous et de toutes que l’auteur de cette mémorable invective est le même de ce que vos yeux, peut-être agrandis de colère, captent présentement. À l’époque où furent écrites et publiées les lignes qui accompagnent cette déclaration, j’osais encore retenir mon désarroi total devant vos incessantes diatribes autoprogrammées qui forment votre sens le plus profond et le plus étroit d’un vous-même en perte de conscience, mais désormais, je devrai me borner à réitérer mon droit à l’emmerdement. Ce qui suit se veut violent, et bien que personne ne sera ici nommé-e, plusieurs pourraient se sentir concerné-e-s.
Pourquoi étudiez-vous à l’université ? Quels sont vos projets futurs et surtout, pourquoi l’histoire en particulier (le questionnement est sincère) ? J’ai cru, probablement à tort, déceler, dans le principe intellectuel des études que nous suivons, un certain penchant pour le regard critique, pour la remise en question de ce qui est, afin d’en vérifier la légitimité. Il n’en est rien. Vous qui assouvissez vos penchants sociaux, qu’ils soient éthyliques ou portés sur l’action, comment concevez-vous le rôle intellectuel que pourraient jouer vos apprentissages ?
Étudier à l’université n’est pas un parcours vertical menant à la fenêtre de votre future tour d’ivoire. S’asseoir sur les bancs d’écoles ne sert pas qu’à amasser des connaissances dans un but purement égocentrique.
Intellectualiser n’est pas se croire meilleur-e que d’autres. C’est se questionner, seul-e(s) et en groupe, sur ce qui est, ce qui n’est plus et ce qui pourrait être. C’est naviguer en élans divergents autant dans l’espace temporel que la sphère physique. Il me semble que vous vous contentez de vous fixer un cap prédestiné, tracé et emprunté par nos prédécesseur-e-s, sans même observer les éléments les plus essentiels de la navigation, alors que tout au long du parcours vos regards demeurent vides, miroitant l’avenue de néons que vous longez.
Assis dans vos salons, bière à la main, écoutant vos sportives tribunes d’indigent-e-s, vous ne faites pas que jouir d’un droit à la liberté tout à fait légitime, vous supprimez aussi l’essentialité de la vie en société. En termes de redevances monétaires, qui s’effritent inlassablement, vous établissez là ce que vous croyez être votre devoir social. Il ne vous viendrait pas à l’esprit que la politique va plus loin qu’un débat de chefferies interchangeables, ou qu’un asservissement volontaire à répéter aux quatre ans ? La connaissance de l’absolue incertitude socratique, l’énoncé de libre conscience sartrien de la condamnation humaine, la rationnelle pensée que tout moyen doit nécessairement être en même temps une fin en soi, et toutes ces autres réflexions accumulées par le temps que nous effleurons à grand peine, assis et assises devant de fausses idoles, sont des produits de la pensée humaine, mais elles ne sont rien si l’on arrête de penser et d’agir en cohérence de cause.
Si je me bats pour la gratuité scolaire, par exemple, ce n’est pas parce que je désire faire tressauter vos systèmes lymphatiques au sein de cette desmauxcratie d’assemblée, mais pour déconstruire le principe inique selon lequel l’objectif final de l’éducation est celui d’aller y chercher un produit au mieux de ses capacités, puis de s’en aller. L’action d’étudier va plus loin qu’une commande à l’auto; et notre redevance sociale en tant qu’étudiants et étudiantes va plus loin que le paiement de frais de scolarité. Nous ne sommes pas à l’université pour devenir les dirigeants et les dirigeantes de demain, mais pour questionner les faits et gestes de ceux et celles qui dirigent aujourd’hui nos vies et nos consciences jusque dans les détails les plus intimes.
À votre apathie teintée de cynisme j’oppose sans vergogne mes propres élans pessimistes vis-à-vis de votre aptitude à comprendre que le lieu universitaire ne se résume pas à une cafétéria où l’on se contente de payer, de se remplir momentanément puis de repartir dans la crédulité la plus totale et l’espoir le plus imbécile que ce qui nous a été servi est comestible.
Pour conclure, je me permettrai un dernier élan de cynisme. Malgré tout l’optimisme des lignes précédentes, je ne peux que m’admettre que vous lirez cette invective avec la même nonchalance que lorsque vous vous torchez, et que conséquemment, votre apathie l’emportera. Néanmoins, je vous enjoins scrupuleusement à user de la méthode scientifique, et de répéter l’acte jusqu’à ce vous compreniez enfin pourquoi j’ose vous insulter aussi injustement.

