Par Simon Vézina
Qu’auriez-vous proposé de faire si vous aviez été en mesure d’agir suite au désastre de l’ouragan Katrina en Nouvelle-Orléans? Si vous vous appeliez Milton Friedman, gourou de la pensée économique néolibérale dite de l’école de «Chicago», vous auriez réussi à profiter de la crise et du désarroi de la population pour privatiser les écoles!! Réduire le nombre d’écoles publiques de 123 à 4 et ouvrir une trentaine d’écoles privées, syndicat en moins… Quoi de mieux qu’une situation de crise, de choc quand un patient est désorienté, en incapacité de penser pour introduire des soi-disant «Réformes»?
Le livre fascinant La stratégie du Choc (The shock Doctrine) de la Canadienne Naomi Klein, nous mène derrière les rideaux de l’histoire officielle de l’implantation du néolibéralisme. Cette doctrine pour qui l’État est le mal absolu, surtout s’il défend l’intérêt général au détriment de quelques corporations, qui promeuvent les désastreuses «réformes» de privatisation à tout cran, de destruction des programmes sociaux et d’ouverture des marchés, loin de s’être implanté dans «la liberté et la démocratie» comme le répète ad nauseam ses adeptes, fut systématiquement implanté dans les pires formes de coercitions.
A-t-on oublié que la première expérience de ce qui allait devenir les «thérapies de choc» fut implémentée par la dictature fasciste d’Augusto Pinochet le 11 septembre 1973? Et contrairement à l’histoire officielle qui veut nous faire croire que si bien sûr Pinochet fut un dictateur, ne fallait-il pas vaincre le communisme?, ses «réformes» (sic) économiques, elles, furent bonne pour le pays… L’erreur ici, c’est de dissocier les deux : pour implémenter des mesures aussi impopulaires, la dictature fut nécessaire. Dès le jour 1 de l’arriver de Pinochet, les «Chicago boys» chiliens précédemment lavés de cerveau à l’université de Chicago mettaient les pieds dans le gouvernement pour passer à l’ouvrage. Et contrairement aux légendes urbaines véhiculées jusqu’ici dans une revue comme l’Actualité, en aucun cas ses réformes n’ont aidé à développer le Chili, bien au contraire. De même, la dictature argentine en 1976 avec son ministre de l’économie José Martine de Hoz put implanter les politiques de George Shultz (acolyte de Friedman à l’Université de Chicago et toujours actif, grand manitou derrière Bush fils) de démantèlement systématique de l’État et permettre le pillage du pays par les intérêts financiers internationaux, avec une modique somme de 30 000 morts et disparus, tortures et terreur d’État inclus.
Il est vrai qu’il n’est pas toujours nécessaire d’une dictature pour ouvrir les marchés, il peut y avoir d’autres situations de crises utiles : crises de la dette (début des années 80), catastrophe naturelle (Nouvelle-Orléans, tsunami en 2004, qui permirent entre autres d’imposer la thérapie de choc au Sri Lanka qui était auparavant retissant d’implanter les mesures si ruineuses du Fonds Monétaire International), crise financière en Asie en 1998, ou encore, pourquoi pas, faire percevoir un faux sentiment de crise par une propagande intense dans les médias comme le «problème de la dette» au Canada en 1994 afin de pouvoir sabrer dans les programmes sociaux. À remarquer que les «thérapies de choc» dans les démocraties ne peuvent jamais être aussi radicale que sous une dictature qui peut faire tabula rasa de la société, écrire de jolis mots sur une page blanche comme dirait Mao, et éliminer la fâcheuse résistance de ceux qui ne comprennent pas que la main invisible du marché est la Voie vers le paradis terrestre…
Mais d’où vient donc cette idée de «thérapie de choc»? Pourquoi ce langage médical de la part des fondamentalistes du marché? C’est ici que Klein nous ramène dans notre ville, Montréal dans les années 50, à l’Allan Memorial Institute de l’université de McGill. Surpris? Après guerre, la CIA finança en autre le projet MK ULTRA qui expérimenta l’effet du LSD sur la population, des possibilités de reprogrammation d’individu en rasant leur personnalité et repartir à zéro. Et pour ce faire, le Dr. Ewen Cameron mena des expériences cliniques (sans le consentement des patients…) d’isolation sensorielle, d’électrochoc et d’utilisation de drogue comme le LSD. Vous reconnaissez des méthodes d’Abu Ghraib? Ce n’est pas un hasard. En tous les cas, si ces expériences ne réussirent qu’à détruire les patients, on tirait l’observation «utile» que l’état de choc fût le moment idéal pour tirer de l’information ou faire avouer n’importe quoi au patient. Et Milton Friedman, l’auteur de la formulation «thérapie de choc», d’avoir la même idée, ce qu’on peut faire au niveau d’un individu, on peut le faire au niveau d’une nation. D’où l’introduction des «réformes» dans les moments de crise, au moment où le «patient» est dans un état très vulnérable.
Ne vous rappelez-vous pas des formulations militaires d’un Rumsfeld, parlant à propos de l’Irak de la stratégie du «chock and awe», du choc et de la terreur? Si, bien sûr, derrière la guerre d’Irak il y a plusieurs raisons, dont la raison officielle pour les naïfs de vouloir implémenter la démocratie, on ne mentionne que très rarement la politique de Paul Bremer de privatisation de masse, un libre-échange total avec droit de contrôle des entreprises nationales à 100% étrangère, un impôt unique de 15% pour tous et une réduction dramatique de l’État le tout s’accompagnant de la privatisation de l’armé américaine, ajoutant de juteux profit pour le privé, dans le plus pur style de l’Empire britannique; et si la démocratie locale s’organisant spontanément dans différentes villes d’Irak vient à s’opposer à ces mesures économiques, les électeurs ayant la fâcheuse manie de vouloir défendre leurs intérêts égoïstes au détriment du marché, au diable la démocratie et vivre la libre entreprise; ça vaut bien 600 000 morts, non?
Certains penseront peut-être que, certes les méthodes d’implantations sont douloureuses, mais c’est pour le bien du patient à long terme (ça vous sonne familier? Il faut se serrer la ceinture pour que demain aille mieux…). Je ne citerai que deux exemples dont nous parle Klein pour nous ouvrir les yeux. Suite à la victoire de Mandela en Afrique du Sud contre le régime oppresseur de l’Apartheid, les «experts» économiques de la Banque Mondiale, du FMI et de tout acabit le convainquirent d’abandonner toute idée d’intervention dans l’économie comme le financement d’infrastructure ou la construction de maisons et qu’il était temps de se mettre à l’heure de la modernité (sic), de la globalisation. Résultat, il adopta les mesures du libre marché, d’une banque centrale privée indépendante du politique, mais très dépendante d’intérêts privés. Résultat : les noirs d’Afrique du Sud vivent dans de moins bonnes conditions de vie que sous le régime ségrégationniste de l’Apartheid!! Le cas russe fut éloquent. Terrain facile où le communisme était complètement discrédité, on pouvait mettre toute la gomme pour implanter les réformes magiques du marché. Facile? Il aura quand même fallu que le «très grand» démocrate Eltsine envoie les tanks en 1993 contre le parlement récalcitrant à l’implémentation de telles mesures économiques; résultat, la Russie au tournant du siècle eu un niveau de vie inférieur qu’au pire moment du communisme! Bien sûr, dans la presse occidentale le vilain antidémocrate ce n’est pas Eltsine, ami de Thatcher et Bush, c’est Poutine, lequel osa entre autres renationaliser le pétrole, quel tyran…
Parlant de la Russie, on pourra mentionner deux faiblesses historiques du livre. D’abord, elle oublie le rôle britannique. Dans le cas russe, les oligarques et les «réformateurs» qui ruinèrent le pays ne furent pas entrainés à Chicago, mais à Londres, au Institute of Economic Affairs; ce n’est pas pour rien que tous les criminels russes, pardon, je veux dire les défenseurs de la liberté de la démocratie, comme Boris Berezovsky trouve refuge à Londres. Et puis, Bernard Landry, qui réussit à nous passer le sapin du libre-échange au Québec, n’a-t-il pas étudié au London School of Economics? Ce qui m’amène à la seconde critique importante dans la crise d’aujourd’hui, c’est que John Maynard Keynes ne fut aucunement le père du New Deal américain comme l’affirme Klein; FD Roosevelt reprenait la tradition du système américain (celle d’Alexander Hamilton, de Henry C.Carey, Lincoln) antibritannique, anti-laissez-faire. D’ailleurs Roosevelt lui-même d’affirmer qu’il ne comprenait rien à Keynes. Ce dernier était un monétarisme voulant sauver l’Empire britannique et il suffit d’indiquer ici que dans la version allemande de la Théorie générale d’emploi, il affirme que les mesures qu’il propose sont plus appropriées au type de régime qui sévissait dans l’Allemagne des années 30…
Finalement, il est très intéressant de noter que Naomi Klein a mis en ligne beaucoup des sources primaires qui supportent les thèses qu’elle avance (http://www.naomiklein.org/shock-doctrine/resources). Il semble bien que la route à servitude (titre du livre du maitre à penser de Friedman, l’Autrichien Von Hayek) est toute droite indiquée par les mesures de la globalisation : Klein de nommer le système en place, générateur d’inégalité toujours plus grande entre une infime minorité de riches et une grande majorité de pauvres, le corporatisme. Dans les années trente, on avait moins peur des mots et on appelait cela le fascisme. Milton Friedman est mort en 2006. En pleine crise économique où les docteurs qui par leur prescription l’on créée, au lieu de retourner à l’école (ou en prison pour conseils médicaux criminels), sont à recommander plus du même poison pour le traiter le patient, soit plus de libre-échange, plus de pouvoir au FMI… il ne reste qu’à souhaiter que les idées de Friedman le rejoignent le plus vite possible dans la tombe. Le livre de Noami Klein devrait y contribuer.


Notez que l’article devrait se trouver dans la section opinion. Le problème sera corrigé quand j’aurai finit ma session